Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d'Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement : «C'est elle», comme si tout d'un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons. « Elle », il essayait de se demander ce que c'était ; car c'est une ressemblance de l'amour et de la mort, plutôt que celles, si vagues, que l'on redit toujours, de nous faire interroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de la personnalité.
Du côté de chez Swann, Marcel Proust.
Quand je passe mon après-midi à lire, écouter les cours du collège de france sur Proust, écrire mon journal et rêvasser un peu, il me semble après coup qu’aucune de ces actions n’en étaient réellement une au point de répondre "rien" si le soir on me demande ce que j’ai fait de ma journée.
Lorsque par miracle je sors me balader j’éprouve une déception immense en constatant que cette ville qui m’a tellement manquée au coeur de l’hiver est moins belle que dans mon souvenir et surtout que je ne l’aime peut-être pas autant ici qu’à Paris.
J’ai voulu rentrer pour voir Monsieur C, je crois, bien plus que mes parents ou amis, dans l’espoir de retrouver ma place, mon statut d’élève, tellement confortable et en adéquation avec ce que je recherche dans la vie - les relations horizontales ayant plutôt tendance à m’ennuyer. Monsieur C. représente, ou représentait, un idéal, un modèle de mentor auquel j’ai souvent pensé par faiblesse (comme on se laisse volontiers aller à son pêché mignon) puis finalement par habitude.
Il ne s'agissait pas de l’individu mais simplement du prof, de cette image partielle, presque autonome, que j’avais de lui : Monsieur C. en classe, devant le tableau, penché sur une table, fumant à l'entrée du lycée, sa voix, le rythme de ses phrases, cette intonation qui lui était propre. C'était une figure, une icône pas tout à fait imaginaire mais pas loin. Voilà pourquoi si quelqu’un qui le connaissait avait lu les anciens articles à présent hors ligne j’aurais aimé qu’il comprenne que ça n’avait, dans le fond, que peu à voir avec monsieur C. lui-même, que la personne dont je parlais n’existe sans doute que pour moi, en moi.
Et hier au cours d’une énième tentative d’analyse, tandis que je ressassais encore une fois mes souvenirs les plus insignifiants, la réalité m'a sauté aux yeux d'autant plus brutalement que je l'avais longtemps occultée. Il fallait se rendre à l’évidence : ça n’aurait plus jamais lieu, pire, ça n’avait peut-être jamais existé, à l’instar du Bastia fantasmé pendant l’hiver ; aussi fallait-il s’y résoudre : non nous n’avions plus rien à nous dire et, de fait, nous ne parlerions plus jamais longuement, certains de ses nouveaux élèves avaient dû me remplacer et je ne pouvais pas lui en vouloir.
J'ai senti que cette pensée mettait un point final symbolique à mon année, que j'étais enfin prête à aller de l'avant. Mais le fait est qu'en octobre prochain je serai en L1 de philosophie. Monsieur C. a donné une impulsion nouvelle et irrévocable à ma vie. C'est assez beau pour être suffisant.
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