mercredi 5 juin 2013

Précision du côté de ce qu'on refuse, imprécision du côté de ce qu'on souhaite : telles sont les deux conditions fondamentales de cette persistance du désir inhérente au désir de rien. 
Le Réel - Traité de l'Idiotie, Clément Rosset. 


Il y a quelques temps, quand Ramatou, Francescu et moi passions nos récrés sur le bancs des concierges j'avais inventé une théorie dite de la Belle et la Bête, qui visait à expliquer pourquoi toutes les filles (que je connais, du moins) préféraient la Bête sous son apparence de bête.
L'idée c'était ça : si on préfère la Bête quand elle est bête c’est qu’on peut projeter sur elle, à ce moment là, ce qu’on aimerait qu’elle soit et qui est pour l’heure caché par sa malédiction. Pourtant on est incapable de le définir, on se dit juste que le type dessous va nous plaire, on l'aime déjà, et quand on le découvre, même si dans l’idée les mâchoires trop carrées ne nous déplaisent pas, son apparence humaine nous déconcerte énormément : elle est trop ceci ou pas assez cela, bref, elle est concrète, réelle, en somme elle est visible. La bête devenue humaine nous donne l’impression étrange qu’elle ne se ressemble pas et si on est incapable de dire ce qui nous aurait plu, ou ce qu’elle aurait dû être, on sait parfaitement que ça non, pas du tout, que ce qu’on voit est dissonant. En lisant Rosset ces derniers mois j'ai compris que le plus surprenant dans cette affaire c'est qu'on puisse être si troublée alors qu'on espérerait précisément rien, qu'on ne voulait rien. On sent un décalage mais on ne parvient pas à dire par rapport à quoi c'est décalé.
Quand je suis partie pour Paris j'espérais que ce changement de décor me métamorphoserait sans pour autant savoir ce que j'espérais devenir. Je sais juste que je ne le suis pas devenue et qu'il était, du reste, impossible que je le devienne  puisque l'imprécision même de mon désir traduisait son inexistence et le rendait, de fait, irréalisable.
Ça me semble évident mais j'ai mis beaucoup de temps à le comprendre et maintenant c'est déjà l'été.
Je ne me dis pas tant mieux ni tant pis, je constate que c’est là, qu’il va falloir faire avec, s’en accommoder, monter au village, rester ici ou rentrer à paris mais sans jamais perdre de vue que je ne dois rien attendre de ces trois mois.
Finalement l’été s’apparente de plus en plus à une variation amplifiée des fins de bals, quand il ne reste plus que les hommes souls, les jeunes filles aguicheuses, les enfants épuisés endormis contorsionnés sur leurs pauvres chaises sales en plastique blanc, les parents qui ne savent plus bien pourquoi ils ne rentrent pas maintenant, qui hésitent entre s’avouer qu’ils ne s’amusent pas du tout et croire encore un peu qu’ils sont restés jeunes, puis nous, Laura et moi souvent, étonnement sobres, entrain de réaliser, doucement, qu'il est cinq heure du matin et que l'événement qu'on attendait, de quoi dire le lendemain "nan mais tu te souviens quand" ou "on se souviendra du moment où", bref que cette chose là n’arrivera plus.
L’été c’est cet instant suspendu pendant trois mois. C’est toujours trop long, trop triste et je suis très sérieuse quand je dis que je n’en veux pas mais réaliste surtout quand je sais qu’il faudra y passer de toute façon. 

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