vendredi 11 janvier 2013


«Vouloir se caser, c'est vouloir se procurer à vie une écoute docile. Comme un étayage, la structure est séparée du désir : ce que je veux, tout simplement, c'est être "entretenu", à la façon d'un ou d'une prostutué(e) supérieur(e).»
Roland Barthes, Fragment d'un Discours Amoureux.

«L’une des plus stupides conventions de ce monde est de voir le bonheur sous la forme d’un couple. Les vraies amours sont toujours déchirantes ; les autres ne sont qu’ennui, plaisir hideux, mensonge et haine. Les vraies amours sont les amours impossibles, nous ne vivrons jamais ce que nous rêvions. N’importe qui croirait que nous avons tout perdu, mais nous, nous savons que nous avons tout sauvé.»
Jean-René Huguenin, Journal.


L'idylle entre Vanina M. et Vincent V. a officiellement débutée après plus d'une semaine d'intrigues intensives, un mercredi matin, pendant un cours d'EPS à la piscine municipale. Ici, sur ce baiser maladroit et langoureux, commence l'ère des couples. Tous les 6ème1 s'en souviennent. Pourtant à l'époque aucun d'entre eux - ou pour être honnête d'entre nous, puisque j'en étais - ne comprit l'importance que les années donnerait à cet évènement : c'est à cet instant précis que nous sommes collectivement entrés dans l'adolescence.
Des choses décisives se sont jouées dans les semaines suivantes, sans que personne n'y fasse vraiment attention non plus. Il faut dire que la conscience d'avoir à grandir en vase plus ou moins clos avec les gens que nous fréquentions alors nous faisait défaut. On ne se doutait pas que chacun de nos actes pouvaient être déterminants.
Or, ceux qui n'ont pas commencé leur carrière amoureuse à ce moment là ne l'ont fait que bien plus tard, à la fin du collège ou au lycée. Ça n'était pas une question de beauté, ça ne l'est pas souvent, mais de correspondances.
Chez ceux que la chose intéressait, pré-requis indispensable, on distinguait deux spécimens distincts : les premiers plaisaient à ceux qui leurs plaisaient, ils se mettaient en couple ; les seconds ne plaisaient pas à ceux qu'ils convoitaient : ils restaient célibataires et parfois frustrés de voir des gens objectivement moins séduisants qu'eux enchaîner les conquêtes, simplement parce qu'ils avaient le chic pour s'enticher des bonnes personnes - celles à leur portée.  
L'autre jour nous en avons reparlé avec Nastassja et nous nous étonnions de cette ligne droite que semble tracer la vie sentimentale des gens qui se sont mis en couple en 6ème. Vanina M. a été atteinte d'une leucémie, ce qui l'a peut être interrompue un temps (et encore, qu'en sait-on ?) mais tout est désormais reparti comme avant. 
Enfin que Dieu nous bénisse, ce genre de constance n'est pas prête de nous contaminer !
D'abord parce que ceux qui nous attirent ne nous plaisent pas, et vice versa, ce qui est un frein considérable pour les ânes de Buridan que nous sommes. Il y a d'un côté les garçons dits "savants" (catégorie 1), de l'autre le degré zéro de la culture (catégorie 2), que Ramatou a un jour appeler "les vrais" - et c'est une dénomination qui est restée. Entre les deux une sorte de sagesse pratique, assez molle en général. Disons que pour ces trois là tout est une question de paramètre.
Au dessus se trouvent les professeurs charismatiques. On peut les aimer pieusement, sans se poser trop de questions puisque la non-réciprocité est entendue dès le départ. Ça s'alimente facilement, ça peut durer très longtemps : c'est un amour de paresseuses qui se ménagent. 
Notons qu'un acte unanimement considéré comme barbare peut remédier à une image d'intellectuel trop sage et faire basculer quelqu'un de catégorie 1 vers la catégorie 2, ce qui est bien. Enfin, à ce niveau là on touche plus à l'expérience de pensée qu'autre chose. Il y a peu, j'ai vu un homme de catégorie 1 dont je sais qu'il a jadis eu des comportements déplacés, disons violents. Je lui ai trouvé un sourire désarmant mais il était moins attirant que le patron du bar dans lequel nous étions. 
Certes, le patron du Z. est un miracle, avouons le. Je voudrais que tout le monde le sache et que tout le monde le reconnaisse comme tel. Il est supérieur. Follement romanesque, tout à fait triste. En un mot comme un dix : il est fascinant. Je ne l'ai pas vu souvent, c'est vrai. Du reste, je serai incapable de le supporter plus d'une semaine à temps plein... Mais enfin son existence en elle-même suffit à m'enchanter, ce qui n'est pas rien. Et le Patron du Z. à l'extérieur de son bar, comme monsieur C. hors du lycée, ne m'intéresse pas vraiment. En revanche aucun interdit moral n'existe vis-à-vis du patron du Z. C'est important. Mais là je m'égare. 
À l'origine, mon propos était de constater que ça ne nous dérangeait pas tellement, Nastassja et moi, de n'être pas casée, ni même d'avoir raté le coche en 6ème. Au fond je nous crois trop idéalistes pour succomber sans remords à ce genre de commodité. Ou alors c'est une excuse qu'on se donne. Mais si c'était le cas j'imagine que nous serions allées jusqu'à nier l'existence d'une possible exception, ce qu'on ne fait pas. On peste contre l'amour facile, l'amour de confort, l'amour qui se ment à lui-même mais on suppose qu'une autre voie existe.
En gros on a sentimentalement 5 ans.






7 commentaires:

  1. Xavier1/13/2013

    « On demandait à M… pourquoi la nature avait rendu l’amour indépendant de notre raison. C’est, dit-il, parce que la nature ne songe qu’au maintien de l’espèce, et, pour la perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, je m’adresse à une servante de cabaret où à une fille, le but de la nature, peut être aussi bien rempli que si j’eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l’homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d’année entière ? La nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire ; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et se fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier. » - Chamfort

    Très bon film. L'image de la scène durant laquelle Vittoria et Piero s'embrassent en étant séparés par une vitre aurait été très adaptée pour illustrer ton texte.

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  2. Oui j'aime beaucoup l'Eclipse et c'est vrai que la scène du baiser à travers la vitre aurait été parfaite mais, pour tout dire, le dvd est posé tout en haut de ma pile donc il aurait fallu que je monte sur une chaise pour le prendre etc etc etc et j'avais la flème d'écumer toutes les captures d'écrans de l'internet, donc je me suis dit qu'on pouvait aussi se contenter de ce que j'avais déjà, donc Delon comme ça haha.

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  3. Xavier1/14/2013

    Tu sembles aimer le bon cinéma. Je ne peux que te conseiller le film Estate Violente de Zurlini, un cinéaste assez méconnu qui a réalisé quelques chefs-d’œuvre. En revanche, comme tu as fait du visage de Maud l'image de ton profil, je dois avouer que ce film de Rohmer m'a assez déçu malgré de bons dialogues. Il est évident que l'amour, qui a inspiré tant d'artistes, mais aussi poussé au suicide et à la folie tant d'individus, n'est qu'un mirage sous lequel se dissimule une bien décevante réalité. Cet amour de l'autre n'est bien souvent que le miroir embellissant dans lequel on aime s'admirer. En admettant que cet amour existe, ses représentations sont si diverses et si changeantes d'une personne à une autre, qu'il serait difficile que les deux parties puissent parvenir à s'aimer dans une totale harmonie de sentiments.

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  4. Je note pour le film.
    Ma nuit chez maud : déjà il faut dire que j'adore rohmer, j'ai vu tous ses films, pour la plupart plusieurs fois et pour certain (dont ma nuit chez maud) un nombre incalculable de fois. Ce qui me plaît particulièrement dans ce films, en plus, comme tu le dis, des dialogues, que je trouve plus que bons - combien aurait rendu un film intenable avec un sujet aussi pointu, aussi exigeant ?- mais vraiment excellents, c'est d'une part la sobriété des plans, qui pourtant retranscrivent très bien une certaine tension. Quand Jean-Louis reste chez Maud on sent l'ambiance absolument saturée de désirs contradictoires, et ça ne tient visuellement à rien mais c'est là. Les acteurs, trintignant fantastique, fabian éblouissante, rohmer lui a un jour dit qu'il lui offrait le personnage de Maud... il n'avait pas tellement à le faire, Maud c'est elle et inversement. Et ce rôle est étonnant de nuance, on la dit libre et au fond elle reste plus morale que tous les autres... Et aussi plus seule. Non enfin décidément je trouve que ce film est plein de grâce et d'intelligence.

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  5. Xavier1/17/2013

    Sur le plan esthétique d'abord, je trouve l'ensemble trop austère. L'usage du noir et blanc permet, grâce à l'utilisation de la lumière, de jouer sur les nuances, sur les atmosphères. Ici, tout semble abrupt, sans vie. J'ai toujours pensé que le cinéma, pour parvenir à s'accomplir pleinement comme "art", devait dissimuler au maximum sa technique et ses moyens. Lorsque je regarde les séquences de ce film, une désagréable impression me parvient. Le réel m'apparaît tout entier et je pourrais presque percevoir la caméra qui filme les acteurs. Le Procès d'Orson Welles contient beaucoup de scènes dont l'on sent le travail, l'ajustement et les effets. Pourtant, cette réalité abrupte et froide en apparence, charme le spectateur et l'emmène dans un décor angoissant dans laquelle il se retrouve immergé. Cette réalité filmée (et c'est la marque du génie) ne doit pas apparaître telle au spectateur. Celui-ci la pressent, la reconnaît, mais il observe à l'écran, l'une de ces multiples facettes transmise par l'artiste. Rohmer, dans ce film, montre le réel mais un réel qui ne dévoile rien de sa complexité et de ses nombreux visages. Il n'y a peut-être pas assez d'art et peut-être aussi trop d'objectivité à mon goût, ce qui rend l'ensemble hermétique.

    La scène du "huit-clos" dans l'appartement de Maud est sans doute la meilleure pour l'utilisation des dialogues, mais demeure décevante pour les personnages. Quelques remarques purement subjectives : L'ingénieur joué par Trintignant n'est finalement qu'un petit intellectuel dont le manque de courage peut-être et de force d'âme, l'empêche de suivre une ligne de conduite. La métaphysique, l'art, la noblesse et la grandeur d'âme lui échappent et il doit, pour se sentir vivant, s'en remettre à la religion dans laquelle il trouvera une sécurité, l'aide dont il manque pour s'accomplir. Sa propre confusion en devient agaçante et la fin du film ne fera que confirmer mes impressions. Il ne cherche qu'une triste sécurité, une femme, une famille, mais non point l'accomplissement et la perfection de sa propre individualité. Maud, quant à elle, ne recherche rien, si ce n'est le bonheur. J'hésiterais à la qualifier de "morale" mais pour des raisons purement personnelles. Elle m'a fait penser, lors de cette scène où Trintignant hésite à se coucher près d'elle, à cette femme fatale tant jouée dans les films noirs (La Griffe du Passé, La Dame de Shanghai...)

    Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité disait Nietzsche...

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  6. Je vois ce dont tu parles, le côté sans nuance, décor trop décor, ostensiblement décor. Que tu penses que les techniques du cinéma doivent s'effacer pour qu'il s'institue comme art, soit, mais ça n'est pas, je pense, l'idée que s'en fait Rohmer (que dire, alors, de Perceval ?), ni l'idée qu'on s'en fait dans la nouvelle vague en général, d'ailleurs. Et moi, de mon côté, ça ne me dérange pas non plus, alors comme je ne trouve pas que ça enlève quoique ce soit au film, j'ai du mal à y voir un défaut.
    Ensuite, il faut replacer Ma Nuit Chez Maud dans la série des contes moraux, tous sont l'histoire d'hésitations, d'incertitudes, le moment clef d'un tournant dans une vie. Trintignant n'est pas là pour être décidé, sûr de lui, ni un saint, comme il l'explique lui-même. Son personnage n'est pas grand et il n'essaie pas de se faire passer pour tel. Jamais.
    Après je défends sûrement trop mal mon amour pour ce film.

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  7. Xavier2/01/2013

    Il est vrai que j'apprécie énormément les films très esthétiques. D'abord pour la beauté qui s'y dégage et qui est le fruit d'une recherche, d'un travail d'artiste. L'esthétique peut être comparée à un bel écrin qui viendrait sublimer et rendre plus profond encore l'idée principale d'une œuvre. La création d'une atmosphère particulière permet au spectateur de pénétrer réellement dans le film. L'individu oublie alors son statut de contemplateur. Sa sensibilité ainsi que son intelligence coexiste alors merveilleusement. Rohmer ne s'est manifestement pas attardé sur les liens existants entre le "décor" et les diverses situations des protagonistes. Je ne suis pas un grand adorateur de la nouvelle vague que je trouve dans l'ensemble surestimée.

    Bien sûr, Rohmer ne cherche pas, à travers cette série de contes moraux, a émettre un point de vue morale sur ses personnages. Cependant, le manque de positions claires, les incertitudes récurrentes, ne m'ont pas permis justement d'accrocher à l'un de ces personnages. Il y a aussi la désagréable impression de devoir observer un café-philo durant lequel aucune idée véritable n'est défendue. Peut-être est-ce l'effet recherché, mais ces hésitations se révèlent êtres finalement assez creuses. La discussion sur Pascal durant le dîner aurait pu amener un dialogue plus étoffé, plus décidé. On n'entendra que des brefs avis sur le philosophe. Tout manque donc de passion, d'élégance. Ces incertitudes ne sont à mon sens, ni sublimés ni travaillées. Bien sûr, je dois avouer que j'apprécie beaucoup les personnages dont le doute est avant tout personnel, centré sur une philosophie. Le personnage de Trintignant n'est peut-être qu'un individu qui ne peut atteindre la sagesse faute de courage et d'une profonde connaissance de lui-même.
    Peut-être aurais-je du participer à cette réunion "philosophique" dans l'appartement de Maud pour y trouver de l'intérêt, mais demeurer simple spectateur face à tant d'incertitudes et d'avis objectifs, me laisse au final, assez indifférent.

    The Servant et Eva de Joseph Losey sont deux films que j'apprécie particulièrement pour l'élégance de la mise de la scène et de la photographie.

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