dimanche 7 octobre 2012

"Quand Gilles se retrouva seul ce soir là, il rêva longuement. Il rêva en frissonnant, à propos de Cyrille Galant, à ce qu'était l'amitié : très jeune, il avait cru cette passion plus forte que celle de l'amour. Il s'était écrié parfois : "l'amitié est plus sûre que l'amour." Pourquoi avait-il prétendu cela ? A cause de ses émotions et de ses actions de la guerre. Il avait satisfait dans les tranchées plusieurs fois, et presque continuellement à de certaines périodes, un besoin poignant qu'il devait bien appeler la passion de l'amitié. Ce n'était point seulement l'instinct de conservation pressé par les circonstances jusqu'à devenir un réflexe de réciprocité, pas seulement l'instinct de la tribu ; non, il avait risqué sa vie avec plus de ferveur pour celui-ci que pour celui-là. 
Qu'était-il advenu de ces amitiés ? La mort était passée, mais aussi la paix. Deux ou trois hommes avec qui il avait cru tout mettre en commun, n'avaient plus de lien apparent avec lui qu'une lettre de loin en loin ou une rencontre embarrassée. Le sentiment qui les avait unis se voyait impuissant devant la médiocrité des conditions que la paix telle qu'elle était comprise en France leur faisait, et ce sentiment se repliait, pudique. Ne restait-il donc rien de ces amitiés ? Il leur restait le rayonnement qui était passé dans l'éternel."
Gilles, Pierre Drieu la Rochelle. 

(suite de l'extrait sur mon tumblr (oui parce que maintenant que j'ai du temps libre et de nouveau envie de garder une trace des livres que je lis, films que je vois, musiques que j'écoute, bref de tenir une sorte de journal de bord culturel, j'ai repris un tumblr) plus précisément ici, je te conseille d'y aller plus que de lire ce blog parce qu'autant ce que je dis n'est jamais super intéressant autant je sais mes goûts quasi infaillibles, et je progresse même encore beaucoup, mon instinct, ma sensibilité s'affine. Toute modestie mise à part.) 

Finalement, on a toujours tendance à mésestimer le copinage au profit de l'amitié, qui n'existe pas, ou en tout cas pas comme on aimerait ni même comme on le croit. J'aime l'amitié aussi mal que mon village ou l'été, autrement dit je l'aime pour l'idée que je m'en fais mais jamais vraiment pour ce qu'elle est. L'été, c'est le temps libre, les crépuscules à St Christophe, les soirs où l'on rigole sur la "route du bas", les voyages, le Minnesota ; jamais l'ennuie, la chaleur épouvantable, cette violence inhérente à la saison en elle-même. Pourtant, objectivement, il y a plus de ça qu'autre chose. J'adore l'été une fois qu'il est décanté de tout ce qui n'allait pas comme j'adore mon village une fois oublié les habitants que je déteste, la torpeur qui y rend les gens si mauvais et vils, le sentiment d'y être tout en n'y étant si peu intégrée parce qu'inapte à préférer le bar plutôt que ma solitude, ce genre de choses.
L'amitié dans l'idée c'est un peu ça, on met des années à construire quelque chose qui y ressemble, on se persuade que ça durera toute la vie précisément parce qu'on s'est éreinté à accepter l'autre sous toutes ses facettes, on se dit qu'à partir de maintenant plus jamais il ne pourra nous décevoir et pourtant si, un jour, ça arrive. On en est malade un temps, on est désoeuvré devant la vitesse à laquelle les choses vont puis on s'y fait et on oublie, partiellement du moins, car il ne reste que les beaux moments. On est alors très heureux mais on ne nous y reprendra pas deux fois et il sera beaucoup plus dur de s'attacher au prochain, si prochain il y a.
La seule et unique fois où je me suis disputée avec Laura j'étais tellement petite que j'aurais du mal à dire quel âge j'avais. Peut-être cinq ans mais sûrement un peu moins. Bref, nous nous étions donc disputées pour X raison, elle était partie de chez moi, en colère, sa soeur Marie l'avait suivie. Une demie heure plus tard je voyais Marie revenir en courant, en pleurant, pour m'annoncer que Laura était bloquée au Pughjale, en crise parce qu'une chenille lui était montée dessus. Ni une ni deux, moi aussi en larme, je suis partie à sa rescousse. Cette histoire est pour moi la définition même de l'amitié.
D'ailleurs j'ai tendance à mesurer mon amitié en fonction de ma capacité à pleurer à cause ou pour la personne en question. C'est comme ça que je peux dire avec certitude que la dernière véritable amie que je me suis faite n'est autre que Ramatou.
Le copinage c'est beaucoup plus simple. Vous n'attendez rien de l'autre, l'autre n'attend rien de vous, si un jour une chenille vous menace le copain/la copine ne viendra certes pas vous secourir mais enfin vous étiez prévenu, c'était dans le contrat dès le départ. On se rapproche soudainement parce qu'on se découvre un point commun, plus ou moins ténu et éphémère ; ça ne durera pas de toutes façons alors on prend ce qu'il y a a prendre, voilà tout.
Il y a des jours où je m'en veux d'accepter, voire d'approuver des choses aussi peu exigeantes que le copinage (mais où est passée ta putain d'intransigeance ? qu'est-ce que tu fous là, c'est d'une bassesse effroyable), d'autres où je m'en félicite (bravo Paola, décidément, tu sais vivre en fonction des principes de réalité les plus élémentaires, félicitations !) pour toujours finir par y trouver mon compte, sans perdre de vue que ça n'est pas ce que je peux (idéalement) me souhaiter de mieux.