"V. m'a beaucoup déçu. Progressivement je l'ai vu s'affaisser dans mon estime, jusqu'au choc final, à la chute. La première fois que je l'ai senti décroître, c'est lorsque je l'ai vu, lui toujours si solitaire et presque fantasmatique, lui, passant comme une ombre, remarqué de personne, comme si j'étais le seul à m'apercevoir de sa présence, lorsque je l'ai vu parler à un garçon.
Tiens, me suis-je dit, pas si seul que cela, au fond... Bien qu'il fût explicable qu'il parlât avec quelqu'un, qu'il eût besoin d'un renseignement ou envie se de détendre. Puis la deuxième fois, avec un autre garçon et là je crus entendre qu'il parlait politique. Cela m'a réellement déçu et même choqué. Un fantôme qui parle aux gens, et surtout qui parle politique... "
Journal, Jean-René Huguenin.
Hier David regardait "Nustrale" (Nustrale, c'est un mec de ma licence qui a une tête de corse et qui l'est peut-être, enfin on sait pas, on hésite) par le hublot d'une porte. On n'était pas posté devant juste pour voir Nustrale, je vous rassure, on est pas encore des stalker fous, en fait j'avais cours dans cette salle après et le hasard a fait qu'on était un peu en avance, voilà.
Bref, il l'observait entrain d'aller parler au prof. Nustrale ne l'avait pas vu.
Puis subitement David s'est retourné vers moi, scandalisé, "Paola, il a été sociable ! Il a dit un truc rigolo ! Il a discuté et fait rire des gens !" en même temps qu'il parlait je sentais la déception monter en moi, de plus en plus ; je jugeais cette réaction totalement irrationnelle et en même temps tout à fait familière. Je me suis demandée où était le drâme, je l'ai même dit à David : enfin tu nous as vu ? on passe notre temps à être rigolo, on est que ça, rigolo, il a le droit d'être rigolo lui aussi ! Mais bien sûr c'était différent.
De le voir là, parler à quelqu'un d'autre, ça altérait cette relation tacite entre nous, faite d'observations réciproques, de regards furtifs. Ça n'était plus lui et nous, c'était lui, les autres, et nous derrière la vitre : c'était triste et révoltant.
On s'est retourné dos à la porte au hublot, le temps d'essuyer ce revers, pensant du reste que comme tous les élèves il sortirait par l'autre porte, située au fond de la salle, ce qui n'était pas très logique c'est vrai, celle d'où on l'observait étant beaucoup plus proche de lui... mais comme personnellement j'aurais préféré marcher un peu plus qu'ouvrir cette porte pour mes seuls besoins j'ai appliqué mon raisonnement à sa personne... et ça n'a pas marché.
En entendant le bruit de la porte derrière nous s'ouvrir on s'est retourné en même temps, pas juste avec un mouvement de tête, non, on a vraiment pivoté et on s'est retrouvé face à Nustrale.
On a souri, je crois, enfin moi j'ai souri mais sûrement David aussi, et puis on s'est remis comme on était, comme ça, sans rien dire. Il est passé devant nous, et, arrivé au niveau de l'escalier il nous a jeté un regard bizarre, très rapide.
On n'a toujours pas tranché sur ce geste, sa portée hostile ou amicale, son sens, qui pouvait être "mais arrêtez de me regarder, bordel !" comme un petit signe sympa, juste pour nous montrer que lui aussi il pouvait nous regarder. Enfin bon on est resté là, un peu noix, et on a parlé d'autre chose.
En entendant le bruit de la porte derrière nous s'ouvrir on s'est retourné en même temps, pas juste avec un mouvement de tête, non, on a vraiment pivoté et on s'est retrouvé face à Nustrale.
On a souri, je crois, enfin moi j'ai souri mais sûrement David aussi, et puis on s'est remis comme on était, comme ça, sans rien dire. Il est passé devant nous, et, arrivé au niveau de l'escalier il nous a jeté un regard bizarre, très rapide.
On n'a toujours pas tranché sur ce geste, sa portée hostile ou amicale, son sens, qui pouvait être "mais arrêtez de me regarder, bordel !" comme un petit signe sympa, juste pour nous montrer que lui aussi il pouvait nous regarder. Enfin bon on est resté là, un peu noix, et on a parlé d'autre chose.
Et puis aujourd'hui je suis allée à mon cours optionnel d'introduction au concept de possibilité, c'était la première fois.
Il est donné par monsieur S. et j'aimerais avant tout dire deux mots sur monsieur S.
Monsieur S., qui est aussi mon prof de TD en philo moderne, me fascine littéralement. Il parle en marchant, il ne s'arrête jamais, des fois je me demande s'il nous parle ou s'il se parle. On pourrait croire que je dis ça de façon péjorative, comme si je disais "mais enfin c'est à nous qu'il doit faire le cours ce con !", c'est d'ailleurs un peu ce que je pensais de ma prof de philo en hypokhâgne, sauf que là ça n'est pas du tout comme ça que je ressens les choses.
Je le vois parler, être transcendé parce qu'il dit : on dirait que sa pensée se forme au moment même où il parle, ce qui est d'ailleurs sûrement faux, alors je vais essayer d'être plus précise encore : on dirait que chacun de ses mots est susceptible de la remettre en question, et qu'il l'énonce et la questionne en même temps.
Moi je suis assise, je le suis dans ses vas et vient perpétuel et j'ai l'impression que c'est un privilège d'être là, de pouvoir le regarder réfléchir à haute voix. Donc voilà, tout ça pour dire que Monsieur S. et son amour obsessionnel pour Heidegger participe grandement à mon plaisir d'aller à la fac.
Mais revenons en au cours optionnel.
J'étais installée déjà quand Nustrale est passé dans le couloir. J'étais soulagée qu'il ne soit manifestement pas dans ce cours parce qu'après l'épisode de la veille je m'étais dit qu'il valait mieux l'ignorer, un temps du moins.
Évidement, une minute plus tard je le vois revenir sur ses pas et entrer dans ma salle, il s'assoit dans ma rangée mais loin de moi alors qu'il y avait une place juste à coté, ce qui me vexe un peu d'autant plus qu'elle est finalement prise par un type d'une intelligence remarquable mais d'une laideur qui ne l'était pas moins.
Enfin bref le cours se passe et je résiste tant bien que mal à l'irrépressible envie de tourner ma tête vers Nustrale. Puis monsieur S. se met à parler du terme "möglichkeit" et il dit quelque chose comme "vous comprenez das möglich c'est cette douce inclination, ce "bien-aimer", cette espèce de tendresse mais qui n'est pas seulement de vous vers la chose en question mais qui est aussi de la chose en question vers vous, oui, c'est réciproque." et moi qui fond littéralement, mais c'est ça, c'est ça ! qui jette un regard affolé vers Nustrale, toute heureuse de pouvoir enfin le définir, et monsieur S. de continuer "là, même si vous n'en avez rien à faire de ce que je vous dis, il faut sentir les choses, même si vous ne m'écoutez pas, que vous êtes perdus dans vos pensées, il y a le son de ma voix qui les intone et repensez y vous trouverez des applications très concrètes" et j'avais envie d'hurler mais oui ! je les trouve monsieur ! je ne trouve même que ça !
Finalement je me suis calmée et j'ai réfléchis un peu plus posément, si ça se trouve ce que disait monsieur S. ne faisait écho à ce que je pensais seulement parce que j'en avais envie et c'était mon envie qui informait ses paroles et pas l'inverse.
Puis encore après je me suis dit que réfléchir à tout ça n'avait aucune putain d'utilité et je me suis réjouie du lancement du "monte doru cinéclub" autrement dit du fait qu'on se réunisse dès aujourd'hui tous les mercredi chez moi pour voir un film, ce qui suffisait amplement à me rendre heureuse. Möglichkeit ou non.
Il est donné par monsieur S. et j'aimerais avant tout dire deux mots sur monsieur S.
Monsieur S., qui est aussi mon prof de TD en philo moderne, me fascine littéralement. Il parle en marchant, il ne s'arrête jamais, des fois je me demande s'il nous parle ou s'il se parle. On pourrait croire que je dis ça de façon péjorative, comme si je disais "mais enfin c'est à nous qu'il doit faire le cours ce con !", c'est d'ailleurs un peu ce que je pensais de ma prof de philo en hypokhâgne, sauf que là ça n'est pas du tout comme ça que je ressens les choses.
Je le vois parler, être transcendé parce qu'il dit : on dirait que sa pensée se forme au moment même où il parle, ce qui est d'ailleurs sûrement faux, alors je vais essayer d'être plus précise encore : on dirait que chacun de ses mots est susceptible de la remettre en question, et qu'il l'énonce et la questionne en même temps.
Moi je suis assise, je le suis dans ses vas et vient perpétuel et j'ai l'impression que c'est un privilège d'être là, de pouvoir le regarder réfléchir à haute voix. Donc voilà, tout ça pour dire que Monsieur S. et son amour obsessionnel pour Heidegger participe grandement à mon plaisir d'aller à la fac.
Mais revenons en au cours optionnel.
J'étais installée déjà quand Nustrale est passé dans le couloir. J'étais soulagée qu'il ne soit manifestement pas dans ce cours parce qu'après l'épisode de la veille je m'étais dit qu'il valait mieux l'ignorer, un temps du moins.
Évidement, une minute plus tard je le vois revenir sur ses pas et entrer dans ma salle, il s'assoit dans ma rangée mais loin de moi alors qu'il y avait une place juste à coté, ce qui me vexe un peu d'autant plus qu'elle est finalement prise par un type d'une intelligence remarquable mais d'une laideur qui ne l'était pas moins.
Enfin bref le cours se passe et je résiste tant bien que mal à l'irrépressible envie de tourner ma tête vers Nustrale. Puis monsieur S. se met à parler du terme "möglichkeit" et il dit quelque chose comme "vous comprenez das möglich c'est cette douce inclination, ce "bien-aimer", cette espèce de tendresse mais qui n'est pas seulement de vous vers la chose en question mais qui est aussi de la chose en question vers vous, oui, c'est réciproque." et moi qui fond littéralement, mais c'est ça, c'est ça ! qui jette un regard affolé vers Nustrale, toute heureuse de pouvoir enfin le définir, et monsieur S. de continuer "là, même si vous n'en avez rien à faire de ce que je vous dis, il faut sentir les choses, même si vous ne m'écoutez pas, que vous êtes perdus dans vos pensées, il y a le son de ma voix qui les intone et repensez y vous trouverez des applications très concrètes" et j'avais envie d'hurler mais oui ! je les trouve monsieur ! je ne trouve même que ça !
Finalement je me suis calmée et j'ai réfléchis un peu plus posément, si ça se trouve ce que disait monsieur S. ne faisait écho à ce que je pensais seulement parce que j'en avais envie et c'était mon envie qui informait ses paroles et pas l'inverse.
Puis encore après je me suis dit que réfléchir à tout ça n'avait aucune putain d'utilité et je me suis réjouie du lancement du "monte doru cinéclub" autrement dit du fait qu'on se réunisse dès aujourd'hui tous les mercredi chez moi pour voir un film, ce qui suffisait amplement à me rendre heureuse. Möglichkeit ou non.