mardi 28 juillet 2015

Je me souviens du temps où la fin des bals me semblait être tout ce qu'il y a de plus angoissant. Aujourd'hui j'observe ça avec plus de tendresse. Le regard vague des types saouls, leur solitude un peu navrée. Les vieux qui espèrent rester jeune.
Je dis à Laura "ça ne t'arrive jamais de regretter de ne pas être vulgaire ?"; je lui demande ça les yeux rivés sur des filles oranges aux cheveux blonds décolorés. Il y en a une à qui il manque une dent. Leur vie à l'air simple, on sent qu'elles se trouvent belles. Laura me répond "des fois, mais ça me passe vite"; à moi aussi.

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Finalement je ne pars plus à Rome. J'ai été malade cinq mois. On m'a dit que le diagnostique posé il y a cinq ans n'était pas le bon, que l'on ne savait pas ce que j'avais. Je n'ai pas pris ma décision immédiatement. Je suis restée très contrariée deux ou trois semaines, j'ai beaucoup pleuré et le déclic s'est fait. Je me suis immédiatement sentie mieux. Je ne regrette pas de rester à Paris l'an prochain. Tout me prouve que j'ai pris la bonne décision. Ce nouvel appartement génial, inespéré, mon enthousiasme retrouvé pour mes études. J'aimerai que les trois prochaines années soient plus productives, et je ne doute pas qu'elles le seront.

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samedi 2 mai 2015

Les terrasses ensoleillées et les discussions qui semblent pouvoir se dérouler à l'infini, à la fois érudites et légères : je ne veux rien d'autre. Je suis parfaitement heureuse comme ça et l'idée d'une place qui m'attend quelque part, en l'occurrence ici chez moi, me console d'avoir à finir ma licence ailleurs.



Parallèlement une question me taraude: combien de types catholiques de moins de 70 ans, en 2015 et en Europe, ont a ce point le sens du sacré et la foi, qu'il reste fidèle au sacrement du mariage même après s'être séparé de leur femme ? Mais vraiment, combien ? Un sûr. Bien évidemment il fallait que j'ai un faible pour celui-là, putana goba. Et cette femme qui, à la sortie de la messe, me demande ingénument "c'est votre époux... ?"
À ce propos, Thomas dit que je suis maudite. Je vais finir par le croire.



vendredi 10 avril 2015


Je traverse une grave crise qui ne se résoudra qu’à la faveur d’un renoncement partiel. Si je rentre je tire un trait sur mes études, si je reste en France je suis malheureuse et Rome est pour l'heure suspendue comme un énorme point d'interrogation. Tout est incertain, je ne veux rien regretter. Je suis tétanisée. 
Souvenir d’une discussion particulièrement violente avec Claire où, tandis qu’elle se plaignait de la précarité de son statut, je lui avais rétorqué qu’elle aurait peut-être un meilleur salaire si elle était partie se former ailleurs. Elle m’avait dit « c’est à dire que moi je préfère rester chez moi, avec ma famille ». Il s’agissait moins pour elle de se défendre que de m’accuser ouvertement d’avoir été infidèle, je l’avais bien compris et je m’étais mise à pleurer. 
À ce sujet, mon père dit : ta grand-mère est rentrée alors qu’elle était en troisième année de médecine, c’était la guerre, elle est devenue institutrice et l’est restée toute sa vie; moi, je suis rentré parce que mon père était malade et je suis devenu pion, tu connais la suite mais je l’ai toujours regretté; toi, ne fais pas cette erreur, ne gâche pas ton potentiel. (Mais quel potentiel ? De temps en temps on sort l’étendard de mon potentiel et on le brandit comme une menace, je déteste ça.)
Quand mon père m’expose tout cela je ne le lui fais pas remarquer qu’il a occulté l’exemple de ma marraine, sa soeur, brillante étudiante en lettres classiques qui décide de tout arrêter pour devenir assistante sociale… tout concourt à me donner l’impression d’être rattrapée par un penchant ancestral qui dépasse de loin mes simples aspirations. 
La raison me dicte de finir ce que j’ai à faire ailleurs avant de revenir, d’arrêter de me poser toutes ces questions. Rien n’y fait : c’est comme si je devais lutter contre la gravité, la mobilisation de toutes mes forces n’y suffit pas. Je n’arrive plus à m’ôter cette perspective de l’esprit. 
C’est irrationnel, il y a quelques jours encore j’avais Rome en ligne de mire incontestée et incontestable. Tout s’est effondré d’un coup. Je suis perdue. 

« C’était son propre de ne pas savoir choisir. Il avait toujours un geste de retard et un désir d’avance.»L’Europe Buissonnière, Antoine Blondin. 


L’autre soir, j’étais encore à Bastia et comme je n’arrivais pas à dormir, pour passer le temps, je suis partie chercher l’édition Quarto des oeuvres de Flannery O’Connor. Ma première idée était de lire une nouvelle mais je me suis retrouvée à feuilleter sa correspondance. Je l’avais déjà lue il y a trois ans — dans la collection l’Imaginaire, celle-ci était donc vierge de toute annotation — et en quelques secondes à peine, je n’avais pas encore tourné trois pages, je suis tombée sur une lettre du 9 juin 1957 dont je me souvenais toujours parfaitement, et qui débute comme suit : « Ainsi, ce sera peut-être le Sud pour vous. N’attendez aucune condoléance de ma part. Je me suis retrouvée confrontée à ce genre de Retour. Je me sentais alors pieds et poings liés, et je me résignais comme on se résigne à l’inévitable, à la mort. Je pensais que ce serait pour la fin de toute création, de toute oeuvre, de tout TRAVAIL, mais, comme je vous l’ai dit en vous quittant devant la grille, ce n’était qu’un début. » Je me suis mise à pleurer — je pleure tout le temps en ce moment, c’est infernal — parce que j’étais émue de n’avoir rien oublié de cette correspondance, de voir qu’elle avait comme continué à murir en moi sans que j’y prenne garde et, qu’avec le temps, beaucoup de ce qu’O’Connor avait écrit s’était mêlé à ma pensée, au point que je ne puisse plus déterminer l’origine d’idées qui venaient pourtant directement d’elle. Je crois d’ailleurs que le fantasme d’un retour synonyme de réel début — début de quoi ? Dieu seul le sait — en est un bon exemple. Il y en a beaucoup d’autres, liés à la religion surtout. J’ai même eu la surprise de retrouver clairement formulée une pensée qu’il me semblait pourtant avoir eue pour la première fois peu après la vigile pascale; j’étais émerveillée qu’elle puisse venir de si loin, la permanence cachée des choses me touche toujours énormément.  

dimanche 15 février 2015

Dans les groupes mixtes que je connais les filles ne s’imposent pas, jamais. Elles se glissent discrètement, comme par effraction, dans l'étrange sphère de la camaraderie masculine: elles en deviennent les témoins privilégiées, tantôt attendries, tantôt exaltées. 
Ce sont les garçons qui toujours donnent le ton et elles suivent, elles s’harmonisent au mieux, avec la conscience instinctive de la faveur qui leur est faite. Peut-être que tout ne se passerait pas exactement pareil en leur absence, c'est vrai, cependant elles se savent superflues. 
Elles ne font que s'ajouter au noyau dur, l’orner, légèrement l'orienter parfois  souvent à leur insu d'ailleurs  mais je crois qu'elles ne l'altèrent jamais. Il demeure hors de leur portée, aussi attirant que trouble et sa logique leur échappe autant qu'elle les fascine. 
D'un coup l'idée me vient qu’une fille ne vaudra jamais mieux que les garçons qui l’accompagnent. 



jeudi 30 octobre 2014

J'ai lu un article sur un des mes blogs préférés (il y en a 3 que je lis très régulièrement et celui-là est sans doute mon blog préféré-préféré entre tous, bref) qui, étant écrit à la troisième personne, mettait en scène la situation suivante : un type, mettons F et appelons le François (enfin "appelons-le"... il s'appelle déjà comme ça dans l'article), est laissé en plan par son rancart, une fille par ailleurs plutôt moche, appelons-la FM, et François pense : je tape déjà dans le bas du tableau mais même en faisant ça je n'arrive pas à conclure. 
Laissons de côté l'article entant que tel pour nous concentrer sur les faits, qui sont somme toute très communs, et doivent se produire chaque jour dans la vie de dieu seul sait combien de personnes. 
On va donc prendre cette histoire comme un cas abstrait sorti de nulle part et moi, évidemment dans ce schéma là, je m'identifie sans mal à FM. Cela m'inspire principalement deux remarques. 
La première c'est qu'il faudrait peut-être songer mettre à mal, un de ces jours, l'idée selon laquelle les filles moches n'ont pas le droit de "faire des scrupules", parce que c'est déjà tellement une immense faveur qu'on leur fait de daigner les regarder que se refuser équivaudrait à un péché d'orgueil, limite si on ne pourrait pas rétorquer à celles qui s'obstinent malgré tout "non mais pour qui tu te prends, au juste, sale truie, à faire des manières comme ça, hein ?". Sous entendu t'es tellement moche que ça t'enlève le droit d'avoir le choix. 
Deuxième remarque, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas imaginer trente secondes les choses sous un autre angle : dans l'article François pense, peut-être à juste titre du reste, que FM le laisse en plan comme persuadée que "ce gars n'est pas assez bien pour moi, je vaux mieux, je veux mieux" fameux pêché d'orgueil évoqué tout à l'heure, par opposition à F qui aurait sur elle un jugement parfaitement objectif; or, admettons qu'en fait FM soit on ne peut plus lucide sur ses qualités physiques mais aussi sur ce qui est entrain de se passer. À savoir F qui la méprise, qui pense en la voyant "décidément je vise quand même très bas mais c'est mon seul moyen d'attraper quelque chose", limite si le type est pas assis en face d'elle les yeux fermés et le nez bouché, mais elle, elle devrait passer outre cette humiliation, le glauque manifeste de la situation et dire "ok, j'accepte d'être une sous-merde, allons-y". Si on voit les choses comme ça je trouve qu'indépendamment même de ce qu'est françois, son attitude justifie qu'elle le laisse en plan. 
Néanmoins je perçois aussi bien la logique du raisonnement de F et même comment le justifier par pragmatisme, mais je suis toujours aussi étonnée de voir à quel point la laideur physique peut aujourd'hui (et peut-être de tout temps d'ailleurs, mais sans doute encore plus aujourd'hui) nous ôter dans l'esprit de ceux qui nous font face tout droit d'une part à l'auto-détermination, d'autre part à la lucidité, sur soi comme sur les autres. 





À part ça c'est une des mes chansons favorites de Daho et je suis présentement abattue, d'abord par un rhume plus pugnace qu'Ebola puis par l'accablement dû au fait d'être restée à Paris pendant les vacances alors je mourrais d'envie de rentrer. J'en suis réduite à écouter Charles Rocchi, fébrile, alors que je devrais travailler ou au moins lire des livres pour la fac. On en est là. 

mardi 30 septembre 2014

Le Salon aux Trois Lampes, Rue Saint-FlorentinEdouard Vuillard(Musée d’Orsay, Salle 54)

Le sujet de cette toile d’Edouard Vuillard peinte en 1899 est assez banal : un salon, éclairé par trois lampes, où une femme (Misia Edwards en l’occurrence) est penchée sur son bureau tandis que son mari lit un livre à l’autre bout de la pièce; entre eux, un ami du couple se balance sur un rocking-chair. 

Cependant le sentiment de familiarité que devrait légitimement nous inspirer l’ordinaire de cette scène cède, dans un premier temps, devant une impression poignante d’étrangeté : quelque chose ne va pas, il y a trop de meubles, d’objets, de tapisserie et de couleurs. L’atmosphère est saturée, presque irrespirable, si bien que l’on se trouve face à cette toile comme confronté à une phrase trop longue dont le sens, à l’origine pourtant évident, aurait fini par se perdre dans un déluge de mots. Ici l’aspect concret de ce que l’on voit menace toujours de s’évanouir dans la plus parfaite abstraction, comme si les humains et les objets pouvaient se dissoudre dans un tourbillon de taches colorées. 
Ce trouble est augmenté par l’indistinction, d’ailleurs assez caractéristique chez Vuillard, des êtres et des choses, l’impression que la matière du décor est identique à celle des corps et que si les premiers ont l’air un peu figés les seconds sont susceptibles de se mettre à bouger : si le cou de Misia Edwards est un peu raide le rocking-chair nous semble sur le point de basculer. 
Il nous faut donc un certain moment d’adaptation avant de percevoir le quotidien derrière l’étrange, pour comprendre avec quelle exactitude Vuillard est parvenu à saisir et retranscrire le calme des dimanches trop longs, ce moment où la présence des autres, y compris quand ils sont nos invités, nous est devenue si naturelle que l’on se sent libre de se consacrer à une occupation qui ne les concerne pas : c’est la posture relâchée de l’ami au centre du tableau, son regard vide et sa tête qui, sans le soutien de sa main, ne manquerait pas de s’écrouler. S’il se permet une telle attitude, c’est sans doute qu’il a conscience de n’être pas vu par les autres et, de fait : le mari est absorbé par sa lecture, Misia Edwards a la tête baissée.
Je ne connais rien du caractère d’Edouard Vuillard et je projette peut-être sur lui un tempérament qui n’était pas le sien, mais en regardant ce tableau j’ai l’idée de quelqu’un qui prendrait beaucoup de plaisir à observer la vie telle qu’elle se donne quand plus personne n’y fait attention, quelqu’un qui refuserait de baisser la garde quand tout nous y invite et qui serait heureux de surprendre la concentration d’une femme ou la fatigue rêveuse d’un homme. Comme si la vie dans ce qu’elle avait de plus ordinaire n’en finissait jamais d’être étonnante, merveilleuse, et que ces instants là recelaient plus de promesses que n’importe quel évènement plus mouvementé.
En regardant ce Salon aux Trois Lampes j’ai l’impression que Vuillard s’applique à redonner toute son importance, sa beauté, à des moments qui nous apparaissent comme dans le creux de la vague. Le sentiment que cette peinture nous rappellerait un certain plaisir d’être au monde, de pouvoir observer la façon dont les intérieurs s’ordonnent, les couleurs se côtoient et les hommes se comportent. Or une fois que nous avons quitté le musée et que nous sommes de retour chez nous, le souvenir de cette toile tend à nous rendre les choses qui nous entourent plus présentes, comme si nous étions plus impliqués dans le monde et que notre regard avait trouvé une acuité nouvelle, parvenait à mieux voir ce que jusque là l’habitude nous cachait.

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C'est un devoir que j'ai rendu l'an dernier, on devait décrire une expérience esthétique. Je l'ai écrit à la va-vite (comme toujours) et je n'ai pas eu une bonne note, mais je l'aimais bien.